le Projet de recherche

L’étude de notre perception aux environnements extrêmes est une réflexion importante car elle explore une dimension peu étudiée de l’expérience humaine :

la perception d’un milieu où les conditions physiques et sensorielles sont radicalement différentes de celles de la surface.

Milieu hyperbare

Le milieu sous-marin est un choix particulier pour cette étude car il est un des milieux les plus représentatifs de l’hostilité du monde par les propriétés de l’élément eau et par ses variations intenses de pression. Avec l’acte de suspendre sa respiration, la pression est ce qui caractérise ce que nous nommons l’ »extrême » d’un milieu.

Ce caractère extrême est donné plus généralement à des milieux qui ne permettent absolument aucune permanence viable pour l’être humain à condition que celle-ci soit temporaire. En effet, notre appréhension à ces milieux supposent un changement d’état de l’organisme et donc une altération générale de ce qui fait de nous des êtres vivants.

L’apnéiste, explorateur des limites

La voie la plus originelle et la plus simple pour pénétrer de manière éphémère le milieu sous-marin est la plongée en apnée. Activité extrêmement minimaliste, elle ne nécessite aucun artifice technologique, simplement des compétences psychophysiologiques que tout être humain possède en lui. L’apnée consiste en la suspension volontaire de la respiration et une acceptation progressive des contraintes du milieu.

Pour cela, l’apnéiste doit acquérir une forme physique élevée mais aussi une forme de sérénité psychique pour maintenir une stabilité interne, et ce, grâce à des activités d’assouplissement du corps mais aussi de la conscience (à travers yoga et méditation). L’apnéiste expérimenté est le sujet de notre recherche : aujourd’hui la profondeur atteinte est de -214m.

Voir l’article sur l’apnée sportive.

La grande question de cette étude est de savoir ce que l’exploration des milieux extrêmes implique dans notre manière de nous rapporter au monde. Pour cela il faut comprendre la perception de ces milieux à travers la description de l’expérience en répondant à ces questions :

Comment le corps se transforme et comment la conscience réagit à des conditions hyperbares extrêmes ?

© Loïc Leferme par Franck Seguin

rapport humain-abîme

Notre étude s’interroge sur les liens qui fondent le rapport humain-abîme. Il faut s’intéresser au mode d’être de ces deux éléments dans leur réciprocité d’action ; à la méthodologie qui s’applique à la compréhension du milieu hyperbare et de la perception de l’apnéiste ; ainsi qu’au geste universel d’exploration. 

L’apnéiste nommé « explorant » se définit comme un individu à la croisée des mondes familiers et inconnus : par sa pratique, il se fait sentinelle d’une aventure collective qui vise une performance singulière.

L’explorant est à la fois :

  • un instrument : le corps de l’explorant devient récepteur des phénomènes et objet de mesure
  • un témoin : la conscience de l’explorant est une interface de perception de l’expérience

Le corps de l’explorant-apnéiste offre ainsi une majorité de possibilités pour comprendre l’expérience perceptive du monde extrême, pour prendre connaissance d’une expérience unique d’un milieu non viable. Le milieu aquatique étant un espace de contact absolu, en raison de l’immersion du corps dans l’eau, il permet un accès direct au champ de phénomènes qui caractérise l’expérience en milieu extrême.

Étudier le rapport humain-abîme c’est chercher les rapports de pression entre l’air transporté dans le corps et la pression qui varie selon la profondeur.

La chair devient le support et la frontière perceptive du corps dans le monde hyperbare car elle-même soumise au rapport de force entre le mouvement interne du corps et le milieu dans lequel il est immergé : la différence de pression interne et externe. 

De la même façon, une bulle d’air immergée dans l’eau possède comme frontière sa tension superficielle interne et son contenu d’air se déformant au fur et à mesure que ses limites perçoivent le milieu. Il faut concevoir ainsi le corps de l’apnéiste comme une multitude de bulles d’air sous pression aux différents niveaux de sa chair, jusqu’à son cerveau.

Ainsi l’engagement de cette recherche est de comprendre les transformations psycho-corporelles de l’être humain en étudiant non pas seulement l’être humain et mais sa relation au milieu comme zone de phénomènes.

Programmes et méthodes

Pour y répondre, nous développons un programme en double approche :

Physique

Physique car il s’agit d’analyser, à la « troisième personne », la collecte de données dans le domaine océanographique pour comprendre les conditions sous-marines (pression, flottabilité, propriétés de l’eau) ; et physiologiques avec l’étude des transformations du corps soumis à ces mêmes conditions (étude des gaz, analyse des micro-bulles, réflexe de plongée).

Avec un programme de mesures in situ dirigé par le chercheur en physiologie de l’apnée, Frédéric Lemaître (Université de Nancy), nous analysons les effets concrets de la pression et de la suspension de la respiration sur le corps.

Phénoménologique

Phénoménologique car il vise à décrire, en « première personne », l’expérience subjective de l’apnéiste dans le champ hyperbare (perception externe de la pression, de la proprioception, de la narcose) ; et du champ de conscience (perception interne de la conscience, du temps, de la narcose). Comment le sujet vit la transformation de son corps et de sa conscience lorsqu’il s’immerge dans les profondeurs ? C’est comprendre la transformation du corps en frontière : une expérience où le corps devient à la fois moyen d’exploration et obstacle à la survie.

Cette approche phénoménologique est tout à fait unique dans le domaine de l’exploration extrême. Fondée sur la méthode de l’entretien d’explicitation du psychologue Pierre Vermersch, la méthode micro-phénoménologique permet d’accéder au vécu de perception d’un sujet sur une expérience passée par la verbalisation de l’action procédurale.

« Trois grands buts qui donnent du sens à l’explicitation de l’action : s’informer, aider l’autre à s’auto-informer, lui apprendre à s’auto-informer »

Vermersch, Pierre. « L’entretien d’explicitation », ESF Édition, 1994.

Enjeu

L’enjeu central est donc de comprendre comment un individu, dans ces conditions extrêmes, négocie avec les contraintes du milieu dans le mouvement de ses frontières. 

Le programme de recherche se fonde sur deux campagnes d’expérimentation :

  • expériences physiologiques sur sujet-apnéiste en condition in situ ou en laboratoire sur les phénomènes étudiés
  • campagne d’entretiens micro-phénoménologiques sur les mêmes sujet-apnéistes et sur les mêmes phénomènes étudiés